Osez penser la complexité !

Dix principes pour penser dans un monde complexe selon Ousama Bouiss, consultant-chercheur au sein du cabinet Hector Advisory et doctorant en stratégie et théorie des organisations – décembre 2018

Penser dans un monde complexe… L’affaire n’est pas simple, et pourtant nécessaire pour tout décideur. En effet, la quatrième révolution industrielle apporte son lot d’incertitudes et de défis : économiquement, l’adoption rapide de nouvelles technologies (Internet sur mobile, intelligence artificielle, big data et cloud) conduit à repenser les modèles d’affaires et les formes de l’emploi ; socialement, l’évolution du travail et le développement rapide des réseaux sociaux d’information conduisent à repenser nos modèles politiques et sociaux ; écologiquement, l’urgence climatique implique une métamorphose des modes de production…

Penser dans un tel contexte nécessite donc quelques changements indispensables. « Pour manager dans la complexité, il faut modifier nos schémas mentaux », expliquait par exemple Dominique Genelot, auteur du célèbre « Manager dans (et avec) la complexité ».

Pour mener à bien ce changement, nous vous proposons dix principes essentiels tirés de l’œuvre riche du sociologue et philosophe français Edgar Morin, « l’Apollo de la complexité ».

1. Changez de paradigme.

Tout commence et se termine par un changement de paradigme. Il s’agit de remonter très en amont, dans l’antre de « l’arrière-pensée » de toutes nos pensées, pour opérer un changement radical : celui du passage d’une pensée simplifiante à une pensée complexe.

Ce nouveau paradigme, dont les neuf principes suivants participeront à en définir les modalités, repose sur une règle fondamentale qu’il convient de méditer. « Distinguer sans disjoindre et associer sans identifier ou réduire », écrit Edgar Morin dans « Introduction à la pensée complexe ».

Ce premier principe a une double vertu : nous préparer au changement et en comprendre la nature.

2. Reliez.

Prêt à changer de paradigme ? Alors commençons par le mot clé de la complexité, le verbe qui résume tout : relier. Étymologiquement, complexité renvoie au terme latin complexus qui signifie « ce qui est tissé ensemble ». Dès lors, pour « penser complexe », il faut s’astreindre à un travail de tisserand en reliant les points de vue, les disciplines, les niveaux d’analyse.

Un tel travail de « reliance » implique un double mouvement. Le premier est physique : il faut sortir de ses silos, se déplacer vers l’Autre, aller voir ailleurs (vous y êtes sûrement). Le second mouvement est psychologique : il s’agit de faire preuve d’empathie, de compassion pour entrer dans le monde de l’Autre, le comprendre et parvenir à multiplier les points de vue. Ainsi, relier nécessite de se relier (mais ça c’est un autre sujet)…

3. Appliquez le principe d’irréductibilité.

Relier ne suffit pas ! L’explication d’un phénomène complexe peut vite nous conduire à la quête de quelques facteurs pour simplifier… Mais il ne faut pas céder ! Ne réduire le phénomène à aucune des dimensions identifiées, suspendre le jugement, ne pas prononcer de verdict final, laisser place au mystère… C’est là le principe fondamental de la pensée complexe que Morin nomme « principe d’irréductibilité ».

Pour comprendre l’Autre, ce principe peut s’avérer d’une grande utilité car il invite à ne pas réduire l’autre à quelques actions ou discours. Il renvoie à la définition que le philosophe Hegel donnait de la « pensée abstraite » :

« Voilà donc ce qu’est la pensée abstraite : ne voir dans le meurtrier que cette abstraction d’être un meurtrier, et, à l’aide de cette qualité simple, anéantir tout autre caractère humain. »

4. Face à la contradiction, pensez dialogique.

Relier sans réduire : que faire de ce principe face aux paradoxes, face à ce qui semble contradictoire et irréconciliable ? Que faire face aux contradictions objectives qui complexifient les organisations ?

Si l’on s’en tient au principe de la dialectique hégélienne, la contradiction trouve une solution dans la synthèse. Pour Morin, nul besoin de synthétiser ! Certes, il faut considérer les complémentarités mais sans chercher à effacer les contradictions. Ainsi, il faut adopter une double logique (d’où dialogique) : penser simultanément les contradictions et les complémentarités.

En appliquant la dialogique à la gestion de projets complexes en banque, Pierre Socirat, associé-fondateur du cabinet Hector Advisory, propose la règle suivante :

« La réflexion dialogique permet à chaque partie de comprendre le paradigme et le vocabulaire de l’Autre. Ainsi, la compréhension des objectifs respectifs, dans une posture de coopération, permet de s’acheminer vers une solution différente, acceptable par tous. Il faut par conséquent commencer par vérifier que chaque partie prenante a pu s’exprimer en toute confiance de manière à identifier les dialogiques (diagnostics conjoints, exercices de projection). Au cours du projet, il faut veiller à ce que les mécanismes de décision s’appuient sur des critères pluriels et ne soient pas dictés par un impératif unique. »

5. Dépassez la controverse agent/structure par l’hologrammatique.

Avez-vous déjà entendu parler de la « controverse individu/société » ou « agent/structure » qui peut se résumer par cette interrogation : est-ce l’individu qui fait la société ou la société qui fait l’individu ? Reformulons la question en termes complexes : comment relier l’individu à la société ? Pour y répondre, Edgar Morin propose le principe « hologrammatique ».

Dans un hologramme physique, chaque point de l’image comporte la totalité de l’image. Ainsi, le Tout (l’image globale) est dans chaque partie et les parties sont dans le Tout. La société est donc dans chaque individu (par le langage, la culture…) tout comme chaque individu est dans la société (par son existence en son sein). Ainsi, le principe « hologrammatique » implique une vision dialogique : l’individu et la société, bien qu’antagonistes, sont complémentaires car compris l’un dans l’autre.

6. Cherchez la récursivité en toute causalité.

On peut alors se demander comment la société se retrouve dans l’individu, et vice et versa ? C’est là qu’un nouveau rapport à la causalité devient nécessaire ; un passage d’une causalité linéaire (qui obligerait à trancher entre l’un des propositions) à une causalité récursive qui pourrait se résumer ainsi : l’individu produit la société qui le produit.

Ce principe de récursivité consiste à envisager tout produit comme un producteur ou, en d’autres termes, toute cause comme une conséquence. On trouve une application intéressante du principe de récursivité dans la célèbre « théorie de la structuration » du sociologue britannique Anthony Giddens selon laquelle les actions individuelles produisent (et reproduisent) les structures sociales qui les produisent.

7. N’ayez pas peur du désordre.

Nous voilà embarqués dans un mode de pensée qui peut vite laisser place au désordre… et donc accroître la complexité. Toutefois, ne cédons pas à la crainte : selon le deuxième principe de la thermodynamique, tout système tend vers le désordre (on parle d’« entropie »). Ainsi, penser la complexité implique de penser le désordre et non de le fuir.

Ce désordre peut se révéler, comme lors d’une crise, la source d’un nouvel ordre. Plus encore, l’ordre et le désordre entretiennent une relation profondément dialogique comme l’a montré le sociologue Jean‑Philippe Neuville après une étude de la production « juste-à-temps » de l’industrie automobile européenne qu’il qualifie de « dialogique de l’ordre et du désordre ». Il a ainsi montré comment l’ordre prévu par le Lean management, modèle mis au point par le constructeur japonais Toyota dans les années 1970, construit des rigidités qui conduisent à des désordres eux-mêmes résorbés grâce aux ressources mise à disposition par l’ordre initial.

8. Devenez stratèges.

Les différents principes précédents soulignent bien la nature d’intelligence que nécessite la complexité. Ainsi, dans un monde complexe, il faut penser en stratège. Se préparer à l’inattendu et développer une intelligence stratégique pour saisir les opportunités et faire face aux aléas néfastes. Comme l’explique Morin dans « Introduction à la pensée complexe » :

« Le mot stratégie ne désigne pas un programme prédéterminé qu’il suffit d’appliquer ne variatur (sans possibilité de changement) dans le temps. La stratégie permet, à partir d’une décision initiale, d’envisager un certain nombre de scénarios pour l’action, scénarios qui pourront être modifiés selon les informations qui vont arriver en cours d’action et selon les aléas qui vont survenir et perturber l’action ».

Ainsi, l’intelligence de la complexité est une intelligence stratégique, toujours en éveil, prudente et vigilante, qui ne cède pas à ses certitudes, comme a pu le souligner dans ses travaux le professeur de stratégie Alain-Charles Martinet.

9. Toute action est aussi un pari.

Bien que « la complexité appelle la stratégie », l’action demeure un problème pour la complexité car l’action simplifie, tranche, réduit, exclut des possibilités par rapport à d’autres.

Dès lors, on peut envisager le passage à l’action comme un « pari » éclairé par la pensée complexe. Cette notion de « pari » est essentielle pour se remémorer la dimension incertaine que comporte toute action et le parti pris qu’engage toute décision.

Dès lors, comme l’a démontré le philosophe Laurent Bibard, il devient difficile de parler de bonne ou mauvaise décision : seul compte le processus de prise de décision. Les actes valent par leurs intentions.

10. L’autocritique est une hygiène quotidienne.

Dernier principe (et non des moindres) : plutôt que la critique, privilégier l’autocritique. Comme l’écrit Edgar Morin dans le sixième tome de « La méthode », consacré à l’éthique : « On ne peut vivre sans être partiellement bouché, bête, aveugle, pétrifié. Mais c’est à la clôture, à l’aveuglement, à la pétrification que l’esprit doit, intellectuellement, éthiquement, résister. L’autocritique devient ainsi une culture psychique quotidienne plus nécessaire que la culture physique, une hygiène essentielle qui entretient une conscience veilleuse permanente ».

Si l’on devait résumer, on pourrait donc dire que penser dans un monde complexe nécessite donc un changement radical dans l’articulation des savoirs qui consiste à passer d’une pensée simplifiante à une pensée qui relie. Résolue à l’irréductibilité, elle invite à la suspension du jugement tout en affirmant la nécessité du courage pour parier donc agir.

Bien qu’elle n’apporte pas de réponses ni de recettes pour faire face à l’inattendu, la pensée complexe est une véritable aide à la décision : « La pensée complexe ne résout pas d’elle-même les problèmes, mais elle constitue une aide à la stratégie qui peut les résoudre. Elle nous dit aide-toi, la pensée complexe t’aidera ».

En guise de conclusion inachevée … « 7 renoncements nécessaires pour penser la complexité de façon systémique » selon François Balta

Tout le monde s’accorde à reconnaître l’interdépendance des éléments qui composent le monde, c’est-à-dire la complexité de la vie. Les multiples changements de nos sociétés – globalisation, développement du numérique… – nous imposent de passer d’un mode de pensée analytique qui sépare les éléments à un mode de penser systémique qui pensent leurs relations. Penser la complexité c’est penser les tensions contradictoires qui animent tant les individus que les groupes sociaux.

Dans le contexte des relations d’accompagnement (coaching, thérapie, relation d’aide, management…), à quoi faut-il renoncer pour aborder la complexité sans complexe ?

Pour penser différemment, il faut faire un peu de place pour des idées nouvelles. S’il y a perte de points de repère familiers, il y a aussi gain en ouverture à des possibilités créatives et un intérêt ravivé pour le travail lui-même.

1. Renoncer à LA Vérité absolue et y gagner mille vérités aidantes.

La Vérité a la vertu de faire taire toute contradiction. Elle doit être démontrable et s’appuyer sur des faits vérifiables. Sa tendance est à la généralisation, c’est-à-dire à la décontextualisation. Or, toute vérité n’apparaît comme telle que dans les limites d’un champ de validation. Hors de ce champ, la vérité devient inexactitude ou même erreur. La multiplicité des lectures et des décryptages du réel nous invite donc à nous appuyer sur une possibilité de multiples « vérités », d’autant plus intéressantes que leurs limites et leurs champs d’application sont vérifiés et validés.

2. Renoncer à traiter LA cause du problème et découvrir mille paramètres accessibles.

Nous avons appris qu’identifier LA cause d’un problème permettait de le traiter d’une manière nettement plus valable que de s’attaquer aux symptômes, considérés comme plus superficiels. Ce traitement étiologique est présenté comme supérieur, et même étymologiquement radical, puisqu’il traite le mal à sa racine. La vision d’un monde complexe nous invite à considérer la multi causalité des problèmes et à renoncer à désigner un bouc émissaire, fut-il un élément essentiel ou originel du problème. Penser en termes de paramètres de la situation ouvre sur une multiplicité de solutions, jamais certaines, mais possibles.

3. Renoncer à l’exhaustivité et mobiliser rapidement des Ressources.

Nous avons été formés à rechercher un maximum d’informations pertinentes avant de nous lancer dans une intervention. Cette recherche est aussi un moyen de gagner du temps avant de s’engager dans une action. Elle est donc synonyme de prudence et de professionnalisme. Avoir TOUTES les informations sur la situation semble ainsi une garantie de qualité. Une vision complexe sait que nous n’aurons jamais toutes les informations, qu’elles nous seront révélées progressivement, et que leur pertinence tient à l’objectif poursuivi. Autant dire que nous devons travailler en n’étant jamais en possession de toutes les informations. Leur apparition à un certain moment est en soi-même une précieuse information sur les processus en cours.


4. Renoncer aux certitudes et s’enrichir des erreurs.

L’idée de notre professionnalisme repose en partie sur le fait d’affirmer des choses certaines, indiscutables. Qu’il s’agisse des causes d’un problème, de son analyse ou de la manière de le résoudre, nous souhaitons avoir des hypothèses ou des interprétations solides, convaincantes. Le monde de la complexité systémique nous invite à prendre cela avec modestie et à utiliser au contraire des propositions incomplètes, critiquables, comme des points d’appui qui permettent à nos clients/patients de développer plus finement leurs analyses et de s’approprier nos hypothèses en corrigeant nos erreurs.

5. Renoncer à trier les informations et avoir toujours de quoi travailler.

Un autre de nos apprentissages classiques, c’est de séparer dans tout ce qui nous est dit le pertinent de l’inutile. Le pertinent se résumant le plus souvent à ce qui valide notre manière de voir les choses. La pensée systémique complexe retient trois sources d’informations : ce qui est dit (le verbal), ce qui est montré (le non verbal et le para verbal) et ce qui est ressenti (les résonances). De plus, elle organise cette richesse d’informations plutôt selon le fait qu’elles sont redondantes ou contradictoires. En effet, ce qui est recherché, ce sont les forces en présence qui mobilisent et immobilisent le système qui les mobilise. En résumé : nous avons toujours plutôt trop d’informations que pas assez !

6. Renoncer aux objets/sujets isolés et vivre la fluidité des processus.

La pensée scientifique classique repose sur l’analyse. C’est-à-dire la délimitation d’un objet d’études sorti de son contexte d’existence. Il s’agit de définir les propriétés et les caractéristiques de cet élément isolé. Quand il s’agit d’humains, c’est ainsi son « être » qui sera (enfin !) connu. L’objet d’étude de la pensée complexe, ce sont les personnes dans leurs contextes, toujours multiples et contradictoires. L’intervenant lui-même devient un élément contextuel. À ce titre, en se modifiant, ou plus modestement en modifiant son point de vue, il peut influencer, si possible dans un sens désiré, le fonctionnement du système accompagnants-accompagnés.

7. Renoncer à la simplification et s’enrichir des contradictions.


Tous nos apprentissages, sous prétexte de nous simplifier le travail nous le compliquent inutilement par les exigences que nous venons d’explorer. Parmi ces contraintes, la plus pernicieuse sans doute est celle d’éliminer, au nom de la logique, toutes les contradictions. La pensée complexe systémique met au cœur de ses prémisses l’impossibilité de supprimer les contradictions, paradoxes existentiels inévitables. Par contre, elle ouvre un champ de réflexions accompagnées pour trouver une meilleure façon d’enrichir nos vies de leur présence.

Si vous souhaitez découvrir plus en profondeur la pensée de François Balta, je vous recommande de visiter son site internet et de lire ses ouvrages comme par exemple « Moi, toi, nous, petit traité des influences réciproques. » publié chez InterEditions en 2013 qui traite essentiellement du concept de circularité, concept transverse de tous les courants qui se réclament ou s’inspirent de l’approche systémique.

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Laurent Claret

 

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