africainEsprit de la médiation … es-tu là ?

Jacqueline Morineau est la fondatrice du Centre de Médiation et de Formation à la Médiation (CMFM). Dans son livre « L’esprit de la médiation », elle analyse comment la médiation peut aider à transformer notre société. Elle étaye sa réflexion par une étude comparative avec la tragédie grecque et l’illustre par des cas concrets de médiation.

La médiation offre à l’homme une confrontation avec lui-même, avec son destin. Trouver un sens à la vie, c’est faire œuvre de paix avec soi-même, avec les autres, avec le monde, c’est proposer une nouvelle vision de l’homme et de sa participation à la construction d’une culture de paix, qui constitue le défi majeur de notre temps (selon la préface de Federico Mayor).

Je partage avec vous quelques extraits qui ont résonné tout particulièrement en moi.

« Médiation signifie « être au milieu de ». Le positionnement « entre » est nécessaire pour rencontrer ce qui est au cœur du conflit. Dans tout conflit se crée un espace, un vide qui isole chacun dans son vécu. Vide que chacun essaie de combler par des mots qui restent sans signification pour celui auquel ils sont adressés. Ces mots chacun les dit pour soi même puisque l’autre ne peut pas les entendre. Deux monologues se répondent, chacun restant isolé par un mur. »
« On ne peut réduire la médiation à la réparation. Même dans des conflit mineurs, il est plus souvent important de retrouver sa dignité atteinte par les insultes d’un voisin que d’obtenir la réparation d’une porte endommagée. Chacun, inconsciemment, dans la plupart des cas, vient chercher une reconnaissance, mais peu savent laquelle. »
« La motivation réelle du médiateur ne se découvre que lorsqu’il dépasse l’illusion qu’il a de vouloir se faire rencontrer les autres et qu’il découvre que c’est lui-même qu’il cherche à rencontrer. On ne peut communiquer avec les autres que si on communique avec soi même. Charité bien ordonnée commence par soi même. »

La fonction de la médiation : l’accueil du désordre dans un espace pour l’imaginaire pour un rituel de transformation.

« Pour contrôler, transformer et se libérer de la violence, des sacrifices rituels avaient été instaurés. Une victime était offerte et devenait le symbole du mal dont il fallait se libérer. La victime devenait le bouc émissaire dépositaire de la violence collective. Cet acte de violence vis-à-vis d’un être innocent permettait d’exorciser le mal. Son sacrifice avait une double fonction : il offrait à chacun la possibilité de vire sa violence, de commettre un acte inacceptable pour la société, et en même temps il était le châtiment qui permettait de punir la victime pour tout le mal dont elle était chargée. Le châtiment permettait la transcendance, le passage du mal au bien. Par sa mort, la victime permettait l’anéantissement du mal, elle était purifiée et devenait source de vie. La victime maudite devenait alors bénie, sacrée. Il y avait intégration de la violence à travers la mort pour retrouver la vie. »
« Dans tous les conflits, c’est la même évolution. La violence se développe en réponse à la souffrance de chacun. La violence est très contagieuse et très rapidement on passe à un échange de violence réciproque. Cette violence crée une victime qui réclame vengeance. L’acte de vengeance va rendre l’autre victime de la victime. Le cycle s’autogénère. Rompre ce cycle pour sortir de la violence individuelle afin qu’elle s’exprime sans réciprocité. La symbolique du sacrifice offre cette possibilité, car la violence de chacun va pouvoir se diriger vers un innocent, non porteur de violence et régulateur social. C’est un passage essentiel pour que la chaîne de la violence puisse se déplacer et se rompre. La médiation reprend tous les aspects essentiels du rite sacrificiel mais avec des déplacements de rôle puisque la victime à sacrifier est absente. Ce sont les antagonistes eux-mêmes qui vont jouer ce rôle. Chacun est devenu le bouc émissaire de l’autre dans l’échange continu du persécuteur au persécuté. Ils sont tous les deux détenteurs du mal dans une réciprocité permanente. La victime sacrificielle était facteur de soumission à une instance supérieure et devait accomplir la tâche finale par sa mort : substituer l’ordre au désordre car cet acte ne pouvait qu’appartenir à la divinité. Le rôle actif de la victime dans son œuvre de transformation est repris dans la médiation par les antagonistes. Ce sont eux qui vont vivre ce processus de transformation grâce à l’évolution vécue dans la médiation. Leur prise de responsabilité par rapport à l’enjeu du conflit est déterminante. Il leur faut du temps pour atteindre un tel résultat. La durée de la médiation est étonnamment proche de celle de la tragédie : elle varie en général de deux à trois heures. »
« Le monde des émotions, qui est celui du conflit, ne peut se décrypter qu’à travers ses symboles. S’ils ne sont pas entendus, l’image reste inutile. Si nous ignorons la dimension symbolique dans l’expression de la souffrance, nous ne pourrons jamais aller au cœur de la souffrance. Offrir un espace-temps sacré capable d’accueillir l’histoire de la souffrance humaine qui est l’origine de l’homme depuis ses origines. La médiation est initiatique : elle a pour objectif le passage d’un état à un autre. La confrontation avec l’événement douloureux, injuste, est cet obstacle qui doit être rencontré pour pouvoir être dépassé. »

La médiation à la lumière de la tragédie grecque.

Le processus est ritualisé et se divise en trois temps : la theoria, la crisis et la catharsis.

La theoria, c’est l’exposé, l’expression des points de vue. Chaque partie va s’exprimer et dire ce qu’elle vit dans la situation présente. Expression du point de vue d’Iphigénie et d’Agamemnon. Expression du point de vue du mari et de l’amant.

La crisis est la confrontation des souffrances qui réactive les émotions. Les protagonistes se rencontrent directement sur le terrain de leurs oppositions, de leurs contradictions et permet l’expression de l’intensité de la souffrance et son interrogation. Prises de conscience individuelles. Prise de conscience par Iphigénie de la nécessité du choix de son père, reconnaissance par Iphigénie de la souffrance de son père. Prise de conscience par le mari du rôle de l’amant (pas nécessairement agent destructeur du couple), reconnaissance par l’amant aux dents cassées de la situation désespérée du mari.

La catharsis est l’accueil de cette souffrance. L’expression et la reconnaissance de la souffrance dans la crisis vont permettre de la dépasser. La parole donnée est un agent purificateur. Passage d’un niveau de conscience individuel à un niveau altruiste, à l’intérêt de l’autre. Iphigénie et l’amant, grâce à l’expression et à la reconnaissance de leurs souffrances réciproques, ont pu les oublier et les dépasser quand ils ont été capables d’accueillir les souffrances d’Agamemnon et du mari. Expression et accueil réciproque des souffrances. La catharsis est l’évacuation du mal « katharma ». Dans les pratiques chamaniques, un objet symbolise le mal et est extirpé du malade. Seule l’expulsion du « katharma » peut apporter la purification, la guérison. Mais avant d’en arriver là, chacun cherche à détruire l’autre pour se sauver. Sauver quoi ? Son désir de puissance, de possession, de jouissance ? Ou bien tout ce qui se cache derrière ces désirs ? Chacun est devenu le monstre qu’il voit en l’autre.

Le médiateur est quantique.

Le médiateur est miroir : il reçoit et réfléchit les émotions. Le silence et l’humilité sont les outils du médiateur. Une fois que le silence retrouve sa place, le vide va pouvoir être. Le vide qui accueille, le vide en tant qu’espace de potentialité et de liberté. Le médiateur doit pouvoir rencontrer les médiants en humilité, sans jugement et sans volonté de faire, sans projet pour l’autre, afin d’être seulement le facilitateur, l’éveilleur de la voie intérieure.

L’esprit de la médiation ?

Promouvoir la paix, la sagesse et l’harmonie. Pour promouvoir quelque chose, il faut le communiquer, l’enseigner, l’incarner. Socrate considérait que l’ignorance était toujours à l’origine de la faute. Il faut remédier à l’ignorance, revenir aux racines profondes de la justice, devenir médiateur entre le bien et le mal pour apprendre que les deux peuvent être intimement liés et complémentaires, que la victime peut être persécutrice et le persécuteur victime. Les rapports peuvent être inversés.

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