Je me suis ré-ga-lé à lire le roman de Serge Marquis « Le jour où je me suis aimé pour de vrai » publié aux éditions de La Martinière. Bien au-delà de l’originalité du scénario et de la psychologie des personnages, j’ai été touché en plein cœur par leur vulnérabilité et la profondeur de leurs expériences de vies respectives.

Cerise sur le gâteau, les propos de Serge Marquis sur notre ego et notre nature véritable ont tout particulièrement résonné en moi. Il est difficile de définir ce qu’est l’ego. Alors plutôt que de chercher à mettre des mots, Serge Marquis l’a remarquablement mis en scène et en a décrit les maux.

J’ai vibré, j’ai aimé, alors je partage avec vous quelques morceaux choisis et agencés de ce « roman qui soigne l’ego ». Je me limite à quelques réflexions sur l’ego et vous laisse découvrir les touchantes interactions entre les personnages principaux ainsi que leurs cheminements respectifs dans la voie de la présence aimante à eux-mêmes, aux autres et à toutes leurs relations.

L’illusion de ce qui fait notre véritable identité

L’ego est ce qui nous sépare de notre véritable nature. Il est un peu comme un oignon formé d’innombrables pelures identitaires. Chaque pelure est ajoutée aux précédentes en fonction du caractère unique qu’elle confère à une personne. Ces pelures sont fabriquées par un processus neurologique, une sorte d’usine biologique, que l’on appelle « processus d’identification ».

Le défi d’une vie d’homme consiste à découvrir la différence entre l’activité de l’ego et celle de la présence. Cela signifie apprendre à distinguer les moments où notre tension est accaparée par le moi (et par sa peur de ne pas exister), de ceux où notre attention est totalement connectée à ce que perçoivent nos sens (que ce soit la douceur d’une main aimante ou la contraction d’un estomac noué par la tristesse).

L’ego est la personne que nous voulons montrer aux autres. Tout comme les enfants, les bébés animaux ont besoin d’attention. Mais contrairement aux enfants, ils n’ont pas à se transformer en héros pour en obtenir ou à croire qu’ils doivent le faire. L’ego est comme un personnage de bande dessinée, à l’image de tous ces héros qui défilent et peuplent notre tête pendant notre vie. Les personnages que nous nous imaginons devoir jouer : le fils idéal, l’amoureuse de rêve, l’institutrice géniale, le médecin magicien, la meilleure amie irremplaçable… L’ego est à lui seul une collection de milliers de héros. Et notre mémoire est le placard où sont entassés tous ces costumes.

Dès la naissance, notre cerveau se trompe. Il interprète maladroitement des signaux envoyés par nos parents. Il se met par exemple à croire que pour survivre, il nous faut être intéressant et il imprime cette croyance sur son disque dur. Elle conditionne par la suite nos peurs, nos réactions agressives, nos comportements. Le cerveau choisira toute sa vie ce qui peut lui apporter un caractère unique : une chaussure rose marquée du logo Nike, une maison avec un garage triple et un toit rétractable, un oiseau exotique comme animal de compagnie. Il sera à l’affût de la moindre critique à l’encontre de ce qu’il a choisi. Ainsi, s’il entend une opinion qu’il juge négative, il sortira l’artillerie lourde et la dirigera vers la personne jugée désobligeante.

L’ego est la personne que nous pensons être. Notre ego grossit au fur et à mesure que celui que nous pensons être croit avoir toujours raison et s’imagine supérieur aux autres. Dans les faits, celui que nous pensons être n’a jamais rien à voir avec qui nous sommes en réalité.

La plus grande méprise de l’histoire est la croyance en l’existence de l’ego. C’est-à-dire croire dans la solidité et la permanence des innombrables fausses identités avec lesquels le cerveau structure le moi. Croire que « je » est profession par exemple, ou que « je » est la couleur de ma peau ou ma religion. Croire que ces (fausses) identités ont une existence réelle, la seule valable, ou qu’elles sont supérieures à toutes les autres. Et cela justifie de faire disparaître toutes celles qui pourraient menacer leur existence, c’est-à-dire toutes celles qui ne leur ressemblent pas.

Le « je » est arrivé bien après l’apparition de la vie. Et aujourd’hui il l’a détruit afin de préserver les pelures identitaires auquel il s’identifie. Le « je » n’est pas indispensable à l’être. C’est la prise de conscience que nous sommes appelés à faire et à refaire tout au long de notre existence.

À notre époque le cerveau ne fait plus la différence entre la perception de ce qui menace la survie et la perception de ce qui menace l’ego. Il déclenche la même réaction : lutte, fuite ou paralysie.

Les parents envoient à leurs enfants des signaux positifs lorsqu’ils font des choses spéciales à leurs yeux. Et l’enfant décode, à travers ce qu’il fait, ce qui le rend aimable, digne d’attention pour ses parents. Par ricochet, les parents se sentent valorisés par un tel enfant. Il n’existe déjà plus uniquement pour ce qu’il est, mais en tant que représentation identitaire de ses géniteurs.

Les enfants qui sont méprisés à cause de leurs différences peuvent attaquer ceux qui ne croient pas la même chose qu’eux. Simplement parce que une croyance différente peut remettre en question celle à laquelle ils se sentent identifiés. Le réflexe devient « si ma croyance disparaît, je disparais ».

Il faut faire attention quand quelqu’un nous dit j’ai besoin de toi. Surtout si personne ne nous l’a jamais dit avant. Tout à coup, nous sommes contents. Nous avons fini de nous sentir « rien ». En ce sens grandis, nous nous sentons exister. Nous pouvons faire n’importe quoi pour la personne qui nous le dit. Et pour qu’elle nous le redise. Même se faire exploser.

Nous entretenons l’illusion d’être quelqu’un à travers la voiture que nous conduisons ou les vêtements que nous portons. Aucune de ces identités ne concerne la présence, la capacité d’être là. Il est possible d’apprécier un parfum, d’avoir une préférence pour une couleur, mais nous ne serons jamais une bouteille de Chanel n°5 ou la couleur rouge.

Il est salutaire de sortir de la plus grande des dépendances, celle dont proviennent toutes les autres : la tentation permanente d’être quelqu’un. Le moyen de s’en libérer ? Il ne faut pas avoir constamment envie d’être aimé et se rappeler que nous sommes tout le temps capable d’aimer.

L’ego se ferme, intelligence observe. L’ego résiste, l’intelligence écoute. L’ego se défend, l’intelligence partage. L’ego envie, l’intelligence se réjouit. L’ego veut, intelligence donne. L’ego frappe, l’intelligence éduque. L’ego se sent humilié, l’intelligence compatit. L’ego hait, l’intelligence aime. L’ego lance des cailloux, l’intelligence soigne les blessures.

L’ego n’a pas à mourir et nous n’avons pas à nous battre contre lui. Il suffit de l’éclairer de l’intérieur pour qu’il s’efface. De l’éclairer depuis la lumière de notre cœur.

Carpe Diem : être là et offrir sa présence aimante

Nous sommes des morceaux de conscience flottant dans l’univers et l’ego peut devenir le cancer de notre conscience. Il fait souvent plus que nous tuer : il nous empêche de vivre. En s’emparant de notre attention, il nous empêche d’être disponibles à ce que nos sens perçoivent : le chant de la grive, l’odeur du cèdre ou la douceur de l’amande…

Nous ne voyons plus assez les étoiles dans les villes car il y a trop de pollution lumineuse. Les étoiles nous rappellent à la fois d’où nous venons et ce que nous sommes. En ne les voyant plus, nous oublions notre statut de poussière. Fermer les yeux et sentir en soi le mouvement des étoiles ou entendre leurs murmures fait se dissoudre l’ego.

Tous ceux qui s’affairent à devenir eux-mêmes perdent leur temps. Nous ne pouvons pas devenir nous-mêmes. Nous ne pouvons qu’être nous-mêmes. Cela se fait en une fraction de seconde, en un battement de cils, le temps d’une inspiration. Être là est la seule solution. Il n’y a pas d’autre remède à la peur, à l’angoisse, à toutes les formes de souffrance psychique, au vieillissement, aux pertes… Être là.

Nous passons à côté de nos vies en cherchant à être quelqu’un par la multiplication de fausses identités qui nous servent à quémander le regard des autres. Ce double désir de vouloir toujours avoir raison et de reconnaissance (d’être sous les projecteurs, de devenir des vedettes, des personnes reconnues, admirées, riches) nous prive de la possibilité d’être entièrement présent à ce qui est et de notre capacité d’accueillir et d’émettre.

Lorsque nous attrapons l’essentiel chaque seconde, nous n’avons plus besoin de croire que nous sommes quelqu’un ni de prouver que nous existons.

« La floraison des cerisiers ne dure pas. L’essentiel, nous l’attrapons en une seconde. Le reste est inutile. » Christian Bobin – La grande vie

Le jour où je me suis aimé pour de vrai, je me suis laissé aimer.